Gilles Klein Perso

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vendredi 5 mars 2010

Retour hôpital, anges et nuages/ Clouds, angels and back to hospital

Anges, peripherique, suite

Anges près de la porte d'Orléans, périphérique, Paris, janvier 2010/Angels along Paris's expressway January, 2010

Je pense aux anges qui surplombent le périphérique. A chaque fois que nous allons à l'hôpital pour toi, je guette leur regard bienveillant et lointain. Trop rapidement entrevu. Tu va les revoir bientôt. Après un mois de paix relative qui devrait regonfler les pneus, tu retourne à l'hôpital lundi pour une visite, qui devrait être de routine, sauf mauvaise surprise. Pas d'incendie donc. Mais je suis pétrifié, lourd comme un robot en granit, dont les batteries sont presque vides. L'esprit humain ne sait pas ce qu'il veut. Car, pourtant je suis vidé, épuisé, mon cerveau fonctionne au ralenti, je suis un marshmallow, le moindre souci mineur résonne dans ma tête comme dans une cathédrale. Je suis glacé malgré mes deux chandails col roulé, et ma mug de thé citron chaud. Ce matin tu avais peur, qu'un enfant te redonne un coup qui te fasse mal à la petite boite placée sous ta peau pour recevoir du produit en cas de nécessité. Je t'ai dit que je parlerais à la maman de celui qui t'a un peu secoué.

Anges périphérique

Chaque touche du clavier est en plomb, alors que j'ai plein d'articles à faire. La journée m'apparaît comme un désert infranchissable, le soir me paraît hors d'atteinte. Je ne verrai personne d'ici ce soir. Je travaille à distance. L'heure à laquelle je vais aller te chercher à l'école est si loin. J'ai envie d'aller au parc m'allonger sur l'herbe, en écoutant les Gymnopédies d'Eric Satie sur mon iPhone, en regardant défiler ces magnifiques nuages blancs qui traversent le ciel bleu qui embellit Paris. Ne plus rien faire d'autre jusqu'au moment où tu va trotter joyeusement à mes côtés, en dansant d'un pied sur l'autre, une fois que j'ai récupéré ton cartable rose trop lourd. Et ne plus penser à lundi, au service pédiatrie, à ses couloirs remplis de petits enfants sous chimiothérapie.

mercredi 3 mars 2010

Haut et bas/ Up and down

Grue Paris, 2 mars 2010

Rien que du banal. Rien qui ne vaille du papier noirci, ou des caractères sur écran. Beaucoup de parents connaissent des alertes. Mardi grand soleil, ciel clair. Bien que nous soyons à Paris, l'air paraît aussi pur que le ciel. Même cette grue perchée qui se détache au dessus des arbres, sur un bleu azur, nous invite à bâtir l'avenir, aux couleurs du drapeau tricolore. Journée de rêve. Vacances scolaires Tu passes l'après-midi au parc à jouer avec ta soeur. Tout va bien. puis le soir très gros mal de tête. Les médicaments n'y font rien. Vu ce qu'il y a derrière ton oeil depuis cinq ans, un mal de tête n'est jamais banal. Surtout s'il dure. Soirée tourmentée. Ta maman veut tout de suite appeler. Je préfère attendre avant de mobiliser le corps médical. Pendant la nuit je m'en mords les doigts. Tu vomis, toujours mal. Très mauvaise nuit. Plusieurs réveils. Inquiétude. Je commence à m'endormir au petit matin. Tu arrives, toute souriante, les traits tirés : "Papa, je suis en pleine forme." Tu me racontes que les fées existent. Que tu en as vu. Qu'il y en avait une à l'anniversaire de ton amie M. La fatigue s'envole. Notre vie de fourmi reprend son cours. Je me plonge dans la presse internationale, mais je préfèrerais filer, pour monter en haut de cette grue remercier les fées.

Ce soir, alors que je tape, tu viens me voir "Si je ne suis pas bien demain matin, tu t'occupera de moi, je pourrai rester avec toi ?" Avant de dormir, tu déposes souvent des choses précieuses près du clavier, des choses que je dois garder jusqu'au lendemain. Un dessin en cours, un vêtement que tu veux mettre. Là, sans un mot, voici qu'arrive une mini luge avec un petit ours trouvé dans l'oeuf en chocolat qui t'a servi de dessert. Ce petit bout de plastique coloré est en or massif pour moi, sache-le. Il ne bougera pas. Personne n'y touchera. J'irai écouter ton souffle avant de dormir. A demain.

Au son de Medea: Dolce riposa, ed innocente pace! (aria) Opéra Thésée (Handel)

samedi 27 février 2010

Istanbul/Byzance

Byzance

Le départ prématuré d'un enfant, une question éternelle que toute civilisation se pose. J'y ai bien sûr pensé en visitant l'éblouissante exposition De Byzance à Istanbul présentée dans les Galeries nationales du Grand Palais, à Paris du 10 octobre 2009 au 25 janvier 2010, dans la première salle, face à ce sarcophage d'enfant (ma photo n'est pas très nette) avec un chrisme porté par des anges daté de la seconde moitié du IVe siècle trouvé à Byzance où il est habituellement présenté au musée archéologique. Un chrisme rond qui reprend les deux premières lettres du nom de Jésus Christ en grec ancien (bon souvenir un peu flou de 7 ans ans latin grec à Stanislas): le I (iota) et et Χ (chi) Χριστός. L'empire vénitien et l'empire byzantin, les deux qui m'intéressent depuis mon enfance, je le vois aussi dans la photo ci-dessous. Prise en février 2005, elle te montre avec le pot de miel de Winnie que tu transformais en chapeau pour couvrir ton crâne rendu chauve par la chimiothérapie.

C et Soliman

Cela prête à sourire, on me pardonnera cette comparaison osée, mais en te voyant ainsi, je pensais au portrait de Soliman le Magnifique peint par le vénitien Titien vers 1530. Tableau que j'ai vu au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Logique qu'il soit là d'ailleurs puisque Soliman qui vécut à Istanbul, assiégea Vienne en 1529. J'ai hâte que nous retournions à Istanbul pour que tu puisses, comme à Venise, "faire du bateau", en traversant le Bosphore avec un petit ferry. Mais ce n'est pas pour bientôt.

Soliman

mercredi 24 février 2010

Affection de Longue Durée (ALD) / Long Term Conditions

Hopital debut 2005

Déja à l'époque, début 2005, malgré les hauts et les bas, quand tu étais en état, tu appréciais de regarder des photos sur l'ordinateur, y compris celles prises à l'hôpital. Je pensais, peut-être à tort, que cela pourrait t'aider à prendre du recul.

J'ai vu le signe sur l'enveloppe. Des petites choses. Des détails sans importance qui provoquent des petits craquements. J'ai du mal à penser à autre chose. Mais cela m'a fait mal à l'estomac. Je n'ai pas voulu l'ouvrir tout de suite. Juste avant le week-end qui, du coup, se terminait avant même d'avoir commencé. Ce mercredi soir, finalement, je l'ai ouvert ce courrier après avoir reculé pour mieux sauter. Mal dormi de manière ridicule. C'est ta convocation pour ton prochain rendez-vous à l'hôpital. Et puis il y a une feuille mauve. Cerfa N°.. "protocole de soins". Pas très compréhensible. mais je devine. Une autre lettre. De la Sécurité Sociale cette fois. Une lettre qui explique que la demande de renouvellement de prise en charge pour ton "Affection de Longue Durée" a été acceptée. C'est un soulagement du point de vue financier car cela veut dire une prise en charge à 100% pour ton traitement, comme les années précédentes. Mais c'est aussi une nouvelle dure, car cela veut dire que l'aventure commencée il y a cinq ans, quand tu avais une dizaine de mois continue. Nous n'y échappons pas. J'ai beau le savoir, l'accepter depuis le début. Ce petit courrier administratif me fait l'effet d'un coup de massue. Il me rappelle le premier de ce style reçu à l'époque. C'était une sorte de confirmation officielle de la situation. D'autres parents l'ont vécu, le vivent aujourd'hui. Un peu le vertige. Figé. Pas faim. Pas soif. Les bruits extérieurs sont ouatés. Les messages qui défilent sur Twitter encore plus lointains ou plus proches que jamais. Quel sort l'avenir te réserve-t-il ? En tout cas nous avons fait de la route, tous ensemble, ce regard dans le rétroviseur photographique le confirme.

Mars 2005/ 2005 March

Tant de souvenirs. Mais cette image ci-dessous me redit l'incroyable. Tu étais branchée souvent jour et nuit. Mais quand tu marchais, à 15 ou 16 mois, dans cette chambre, jamais tu n'allais au delà de la longueur du tuyau, tu ne l'a jamais arraché.

Chambre tuyau debut 2005

C'était mon inquiétude car les doses doivent être exactes. Délivrées en fonction du nombre de kilogrammes de l'enfant. Trop ou pas assez, c'est un gros risque de souci. Une fuite que l'on détecte pas,, le produit qui coule sous le vêtement, au lieu d'être envoyé dans le corps. La fuite. Mais tu n'as jamais été au delà de cette zone de liberté que te laissait cette potence avec une ou plusieurs pompes reliées à ta petite boîte rose, et au tuyau qui se terminait dans ta poitrine, via cette boîte implantée sous ta peau. Une boîte que tu as toujours. Tu étais sereine, responsable. Ton exemple, et celui de tous ces petits enfants que nous avons admiré, nous a inspiré. Nous a marqué. Si petits, ils m'ont fait grandir.

Chambre debut 2005

Au son de Blessed is the people No.7 VII.Aria - Chandos Anthems - Handel (1685-1759)

samedi 13 février 2010

5 ans après/ 5 years later

13 février 2005 Paris 13 février 2005/ Feb 13, 2005

Tu n'avais plus de cheveux mais souvent le sourire (comme ici avec ton chapeau Winnie qui te rabat l'oreille droite), quand ton état était moins mauvais que d'habitude, comme ce 13 février 2005, après deux mois et demi passés en majeure partie à l'hôpital. Tu ne mangeais plus rien, depuis le début du traitement. Parmi les multiples raisons qui te renvoyaient à l'hôpital, il y a avait la balance indiquant que ta perte de poids revenait dans la zone dangereuse. Nous regardions chaque jour sur une balance spéciale très précise pour essayer de te maintenir au dessus de la barre fatidique, en gérant jour et nuit le débit de la pompe que nous avons progressivement appris à maîtriser. Aujourd'hui face à l'ordinateur, tu demandes ce qu'il y a sur ton visage. Je t'explique que tu étais alimentée par une pompe et un tuyau passant par ton nez. Il nous a souvent donné des soucis, et nous a amené à appeler le Samu quand tu t'es étouffée. Ce sont les pompiers qui sont arrivés les premiers et nous avons traversé Paris plus vite que jamais au milieu de la nuit, comme dans un film. Il te restait encore 6 mois de traitement lourd et d'hôpital avant une longue et délicate opération. Nul ne pensait alors que nous pourrions, avec toi, regarder cette photo qui nous permet de revivre ces bons moments qui nous paraissent aussi loin que des siècles et aussi près et forts que la musique intemporelle de Von Bingen.

O Ignis Spiritus (voix seules) Hildegard Von Bingen (1098-1179)

lundi 1 février 2010

Stable et même un peu mieux / Steady and sligltly better than before

Ombre Venise Ton profil, Venise, 7 novembre 2009/ Your shadow, Venice (Italy) November 7, 2009

Le soleil nous inonde. Ce qui est apparu dans tes hanches il y a deux mois, ce qui t'a fait souffrir, ce qui t'a fatigué, privé d'école pendant des semaines n'est plus visible. Les images montrent que sans aucun traitement, la situation s'est améliorée de manière aussi inespérée qu'inexplicable. Le fait qu'une nouvelle zone soit touchée avait provoqué l'annonce d'une situation très grave, plus grave que les précédentes (si c'est possible). Le verdict était très sombre à court terme. Nous avions cassé la tirelire pour aller, à ta demande, deux jours à Venise, avant l'opération. Après l'opération du 19 novembre, il avait été décidé de ne rien faire. D'attendre, et de lancer une chimiothérapie si la douleur était trop forte.

Pour l'instant, tout ceci est oublié. Et même pour la première fois depuis cinq ans, depuis le début de cette maladie, les images montrent que la deuxième zone sur le côté de ton poumon est aussi en régression, ainsi que celle qui se trouve dans ta tête, près de ton oeil. Pas d'explication scientifique et/ou médicale, mais c'est ainsi. Peu importe. Je n'ai pas rêvé. Ta maman avait pu se libérer de son travail. Elle était là. Ton poids qui avait baissé, a même légèrement augmenté : 500 grammes de plus.

San Giorgio Maggiore Venise, croisement d'un vaporetto devant la basilique San Giorgio Maggiore

Il m'a fallu près de deux heures pour assimiler. Nous avons fêté cela avec de la brioche et du chocolat noir. Il faut se méfier des montagnes russes. Ce genre de maladie est imprévisible. Mais, sauf surprise, pas de retour à l'hôpital pour un suivi avant mars. Voilà, nous nous sentons, je me sens léger. Nous continuons à marcher sur ce fil étroit tendu au dessus du vide, mais le vertige est moins fort, le pas se fait presqu'harmonieux.

"Oh dearer than my life, forebear" et "All empires upon God depend" : Oratorio Belshazzar de Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Somptueuse interprétation dirigée par Trevor Pinnock à la tête de l'English Concert accompagné de l'English Concert Choir enregistré en 1990

dimanche 31 janvier 2010

Demain est un autre jour/ Tomorrow another day

Gudea, prince de Lagash

Gudea, prince de Lagash (vers 2120 av. J.-C.) Tello (ancienne Girsu, en Mésopotamie) Irak. Un dimanche, janvier 2010, vu au musée du Louvre.

Grand beau temps, ciel bleu. Pas de douleurs. Et pourtant. Promenade dans Paris samedi après-midi. Dans le ciel, je te montre deux goélands, si reconnaissables avec leur vol particulier, et leur couleur, au dessus du carrefour Babylone. Hier, ils étaient confinés au littoral, aujourd'hui grâce aux ordures ménagères à ciel ouvert, ils sont partout, même s'ils ne sont pas nombreux dans cette ville contrairement aux pigeons.

Et pourtant, nous n'en parlons pas, mais lundi en fin de matinée départ pour l'hopital. A reculons. C'est l'heure du bilan. Depuis cinq ans, c'est inévitable, au bout de quelques semaines. Là, l'enjeu est fort, vu l'alerte rouge, du mois de novembre. Stagnation ou extension au niveau de tes hanches. Difficile de penser à autre chose. De se concentrer. Et puis aussi, cette éternelle question : nous dialoguons avec le médecin devant toi. pas évident de poser des questions trop précises. D'employer certains mots. Te faire sortir serait aussi t'alerter, serait peut-être contreproductif. Plus tu grandis, plus je m'interroge.

Gudea, Mésopotomie

Alors un tour rapide au Louvre pour admirer, une fois de plus, une autre énigme. Celle de Gudea qui nous interpelle, toujours aussi serein, plus de 4 000 ans après. Il fut trouvé en deux fois : sa tête en 1877, son corps en 1903. Un chef d'oeuvre de 33 cm qui trône au rez-de-chaussée de l'aile Richelieu dans la salle 2

Qui tollis peccata mundi. Missa Dei Filii de Jan Dismas Zelenka (1679-1745)

samedi 30 janvier 2010

Souvenir / Remember

Bulle de savon Une bulle de savon s'envole rue de Rivoli. Paris, janvier 2010

Vous partagiez la même chambre. Ton petit compagnon préféré, M est parti le 30 janvier 2006, il y a quatre ans ce week-end. Vous aviez à peu près le même âge. Il avait deux ans, Une pensée pour lui, pour sa soeur, pour ses parents. Une pensée pour tous les autres petits enfants que nous avons connu et qui sont eux aussi partis.

Choeur Agnus Dei 1 (0 mn 35 s). Missa Dei Filii de Jan Dismas Zelenka (1679-1745). Enregistrement Deutsche Harmonia Mundi

vendredi 29 janvier 2010

5 ans déja / 5 years already

5 ans deja, 2005

Paris, 2005/ In Paris, 2005

Ce petit contretemps administratif (qui sera vite résolu, je rassure tous ceux qui se manifestent via Twitter ou par email, merci, je suis confus d'avoir involontairement déclenché une alarme) me fait penser que nous avons passé le cinquième anniversaire de cette aventure commencée le 25 décembre 2004, et ta première nuit à l'hôpital le 30 décembre 2004. Cinq années de grand bonheur, où la chance fut avec nous alors qu'à plusieurs reprises on te donna comme très mal partie ou condamnée à très court terme.

En fait, comme on le voit sur cette photo de 2005 (avec ton joyeux chapeau qui masque ta tête chauve, et le tuyau d'alimentation qui ne t'a pas quitté pendant 8 mois), à gauche de ton visage il y a le mot "Alive", je le découvre seulement aujourd'hui.

Quoiqu'il arrive demain ou plus tard, ces cinq années furent magiques pour nous, et les gens qui t'ont soignée de l'infirmière au chef de service, ont été merveilleux et patients, tous ceux qui fréquentent les services dédiés aux bébés et aux jeunes enfants savent combien c'est dur et éprouvant pour ceux qui y travaillent. sans une vraie vocation, ils ne pourraient pas tenir. Et sans eux, tu ne serai pas là. Merci à eux !

Caroline 2005

Paris, 2005/ Paris, 2005

I forgot to celebrate this fifth anniversary. This story started Dec 25, 2004. Dec 30, 2004, your first night at the hospital. Five years full of great hapiness, with a lot of luck when we have been told, several times, it was the end. On this 2005 picture (with you funny hat covering your bald head, and the pipe to feed you during eight months), on the left part of your face, we can read "Alive". I discover it only today, five years later.

Whatever the next step, it has been five magic years for us. Thanks to the mediacal team. It is so hard for them. I they don't love their work, they cannot support it. Without them them, you never had been with us today. A great hug to all of them.

Impedimenta / administrative matter

Jules Cesar appelait cela "impedimenta", les problèmes d'intendance. Contact téléphonique ce matin avec l'hôpital qui m'avait demandé notre carte Vitale à l'arrivée hier : confirmation les remboursements à 100 % ne seront plus assurés à partir du 1 er février. Notre demande de renouvellement n'a pas abouti pour l'instant. Et oui cela fait 5 ans que nous étions couverts. Ta maladie s'était déclarée à Noël 2004, tu ne parlais pas encore, tu as passé ta première nuit là-bas le 30 décembre 2004. Un mois plus tard nous étions couvert si mes souvenirs sont bons.

C'est ainsi. Nous retournons à l'hôpital lundi prochain. C'est le 1er février. Nous verrons.... Vu le coût des examens et des traitements, c'est naturellement inquiétant.

Au son de l'aria Deh’ serbatè, ò giusti Dei! de l'opéra Teseo (Thésèe) de Haendel

mercredi 27 janvier 2010

Toi et la machine baleine / You face the whale

Machine 3

A l'hôpital, aux environs de Paris, 27 janvier 2010/ Near Paris, January 27, 2010

Plusieurs heures à l'hôpital dont une dans le ventre de cette énorme engin que tu connais depuis l'âge depuis l'âge de 15 mois, même si ta mémoire ne remonte pas jusque là. A l'époque il fallait t'attacher dans une sorte de camisole de force, pour éviter que tu ne bouges, tu pleurais longuement, c'était très dur.

Machine

Là, tu as grandi, tu monte toi même sur son plateau, et tu reste sans bouger pendant la séance entrecoupée de court arrêts pour orienter ta tête ou ton corps. Tu es sérieuse. Calme, rassurante pour mes inquiétudes. Je te photographie, te montre les images sur l'écran pour couper le temps qui n'en finit pas. Mais ton regard est lointain, nostalgique. Je suis seul dans la salle avec toi et cette baleine dont tu es le Jonas.

Machine 2

Tu ne parles pas pour éviter de bouger même ta tête. Tout paraît simple. Mais quand c'est fini, alors que le plateau n'est pas haut, très proche du sol, avec un escabeau pour faciliter ta descente. Rien d'inquiétant, au contraire. Tu as peur soudain, les larmes aux yeux. Le plateau qui t'extrait de la machine a été un peu vite. Je t'ai soulevée en te tenant les mains, un peu vite aussi. Paniquée, tu te rallonges. Et nous attendons que ta peur retombe. Je me rends compte du poids de ce que tu as subi sur tes frêles épaules, depuis des années, sans jamais te plaindre.

Machine 4

Tu dis merci, au revoir. Et nous allons attendre que le médecin arrive face au soleil et au ciel bleu, qui heureusement inonde le paysage du haut de cet immeuble, à l'image de ton regard qui illumine nos jours.

Machine 5

Few hours, at the hospital, like the day before, in the belly of this whale. You know it since you are 15 month's old, even your memory does not go back until these early years. You were too little, so they had to block you, you were crying so much. Quite hard for me. Now, taller, big girl, you climb on it and you stay motionless. Apparently quiet. But your eyes are far away. I am alone in the room with this whale, you are Jonas. When it is finished. Ready to go down, easily, you panic. You lie down again, you cry a lot. Then, ready. You say thank you. We leave to wait for the doctor. In the corridor, you are happy. Sunny blue sky far away from the upper level's window of this building. It light up as your eyes do for us every day.

Au son/listening : choeur ''Her Faith And Truth' (1 mn 36 s)' puis "My Faith And Truth" solo et duo (4 mn 36 s) acte II, scène 2 de l'oratorio Samson (Haendel 1685-1759) sous la direction de Raymond Leppard (English Chamber Orchestra, 1993)

mardi 26 janvier 2010

Longue journée / Hard Day

En taxi

En taxi, 26 janvier 2010.

Tu as une dure journée, compliquée, inconfortable, déplaisante. A l'hopital, en attendant, longuement, un peu angoissée, tu as vu passer les deux clowns. Ils ne se sont pas arrêtés. Tu les a suivi du regard. Il y a eut des petits problèmes auxquels tu as fait face avec dignité. Comme d'autres enfants aujourd'hui, là-bas, tu as eu peur, un peu mal. Tu as pleuré. Tu ne voulais pas du pansement Dora. Mais il n'y en avait pas d'autre. Tu as dit merci et nous sommes rentrés. La route est longue, tu as dormi dans le taxi au retour. Aussitôt rentrée, tu continue à dessiner des princesses dans ton cahier, avant de te coucher. Demain matin nous partons très tôt, ce sera long, mais tu sais que n'avons pas le choix. Tu n'as jamais dit je ne veux pas y aller, ou quoi que ce soit de ce genre. J'ignore ce qui pousse un enfant à accepter tout cela sans tenter de te dérober. On se sent encore plus coupable de le conduire sur ce dur parcours d'obstacles, toujours renouvelés et inattendus. Alors que le cavalier et son cheval peuvent, eux, reconnaître le parcours avant de s'y jeter à corps perdus.

Pour t'aider à t'endormir, le 2e mouvement (largo) du concerto n°1 pour piano et orchestre de Beethoven (Alfred Brendel avec James Levine à la tête du Chicago Symphony Orchestra, 1983)

Pas d'école/ No school this afternoon

Ecole

Ecole, 26 janvier 2010/ School corridor, January 26, 2010

Pas d'école après-midi, ni demain. Ce matin, je suis venu te chercher à l'école avant midi. Tu es arrivée sagement depuis le fond du couloir avec le sourire. Le couloir est long, très long. J'ai vécu la scène au ralenti. Je n'aime pas venir te chercher. Je sais que tu va avoir mal. Nous sommes rentrés à la maison, pour déjeuner avant de partir. Il fait froid, tu frissonne. Une voiture décorée Hello Kitty "Si jamais on a une voiture un jour, je veux qu'elle soit comme celle-là". Tu me demande de faire une photo, parce que ta petite soeur adore Kitty.

Kitty

Paris 's street 26 janvier 2010/ Dans la rue Paris, January 26, 2010

samedi 23 janvier 2010

Jus d'orange

Aujourd'hui samedi, je devrais acheter du jus d'orange. Cela te permettra, malgré son mauvais goût, de boire la solution qui évite que les produits radioactifs que l'on va t'injecter n'entraînent des risques de cancer pour ta glande thyroide. Je n'ai pas le courage. Je l'achèterai demain. Dernier jour, car il faut commencer avant l'injection. Ta maman craque dans la cuisine comme du bois tendre dans le feu de l'angoisse. Fortement. Je tente de rester serein, solide. Tu es chez une amie pour son anniversaire avec ta soeur. Ton petit frère dort. Je n'ai pas bien dormi cette nuit. Je suis fatigué.

mardi 19 janvier 2010

Théophanie orthodoxe dans la Russie de Paris : Russia in Paris

Cathédrale Saint Alexandre Nevsky

Cathédrale Saint Alexandre Nevsky, Paris 19 janvier 2010/ Russian cathedral in Paris, January 19, 2010

Ce mardi à l'occasion de la Théophanie, l'Epiphanie orthodoxe, moment de sérénité et voyage dans la cathédrale Saint Alexandre Newsky, à Paris, rue Daru. Les funérailles de Tourgueniev et de Vassily Kandinsky s'y sont déroulées. J'imagine que Stravinsky y venait quand il a habité Paris. Voyage géographique avec ce décor qui me rappelle Moscou, et Saint Petersbourg, que tu ne connais pas encore. Le joyeux froid vif parisien de ces dernières semaines confirme que nous sommes ailleurs, dans cette cathédrale qui garde depuis 1861 sa magie et son mystère. La chance a été avec nous pendant cette longue pause qui se termine, la semaine prochaine. Nous repartons vers l'hopital, j'attends le week-end pour te le dire, même si je sais que tu ne grimaces jamais quand je t'annonce cette nouvelle.

Cathédrale Saint Alexandre Nevsky

Et bien sûr ton visage avec une toque que j'ai rapporté de Russie

Toque Russe Paris décembre 2009

Au son des Vêpres (1915) de Rachmaninov (1871-1943). Particulièrement Blagoslovi douché moya, Ghospoda et Blagen mouch

lundi 18 janvier 2010

Un jour de plus/ Another day

Dec 26, 2009 region parisienne Région parisienne, Saintry, 26 décembre 2009/Saintry, near Paris, Dec 26, 2009

L'école n'a pas téléphoné, je ne suis pas venu te chercher plus tôt que prévu, tu as tenu jusqu'à 18 h, et tu trottines joyeusement. Avec peu ou pas de douleur. Tu as été à la piscine avec tes camarades. Tout s'est bien passé. Ce soir mettant les pommes de terre à cuire, je suis content. Fatigué à force de mal dormir mais content. Le coeur léger.

Au son de Fior Di Nha Esperanca chanté par Cesaria Evora (album Cafe Atlantico, 1999)

dimanche 17 janvier 2010

Deux semaines/ two weeks

Soeur princesse Ta petite soeur, Paris, janvier 2010/

Ta petite soeur est venue te chercher à l'école américaine du mercredi déguisée en princesse. Il n'était pas question qu'elle abandonne le maquillage du matin. Nous ne sommes pas passés inaperçus.

Le cessez-le feu a duré, deux semaines d'école sans souci. J'en ai profité en osant à peine respirer. Mais ton prochain séjour à l'hôpital arrive plus que dix jours. On va faire un bilan pour constater si ce qui est apparu dans tes hanches est stable ou bien s'est étendu. En tout cas, tu n'a pas eu mal pendant quinze jours, c'est bon signe, bien que la maladie soit souvent silencieuse, qu'elle ne se manifeste pas toujours par des douleurs. Je ne t'en ai pas encore parlé de ces examens, mais y repenser m'a coupé l'appétit. Pas de petit déjeuner ce matin.

Le cortège de petits soucis habituels aux longues maladies, quelles qu'elles soient, continue. Les feuilles de dépenses non remboursées pour une raison ou une autre reviennent de la Sécurité Sociale. Sur l'attestation d'Assurance Maladie que j'ai reçu je vois que nous ne seront plus remboursés à 100 % à partir du 1er février pour toi. Vu les coûts, mon salaire mensuel pourrait disparaître en quelques jours d'examens lourds comme ceux qui arrivent à la fin du mois. Je relance le dossier en espérant qu'il sera accepté et validé avant cette limite.

Quand je vais te chercher, nous goûtons tous les deux dans la cuisine. J'avais allumé la radio vendredi, habitude de solitaire l'après-midi, tu entends parler du tremblement de terre, des victimes innombrables. Il n'y a pas de télévision dans le salon/salle à manger, donc tu ne vois jamais jamais d'émissions ou de journaux télévisés. Je t'explique un peu. Quand je vois l'inquiétude qui est la nôtre pour toi, et que je vois des malheurs répétés des milliers de fois, peut-être des dizaines de milliers de fois dans cette île où je suis passé il y a longtemps, je me sens un peu honteux de notre égoïsme de privilégiés, de nos réactions à la moindre brise contraire. Nageant, vu mon métier de journaliste, dans l'information permanente, dans le flux de l'actualité et des drames du monde, ajouté à tes petits soucis, je fini par avoir la peau à vif.

Aujourd'hui tu as mal, et quand j'appuie cela te fait encore plus mal. Nous verrons demain matin ce qu'il en est. La tension revient au premier plan. Quoiqu'il en soit, bénie soit cette pause qui nous a fait du bien. Rendons grâce.

Au son d'Estonian Lullaby de Veljo Tormis (a capella par le choeur Hilliard Ensemble).

vendredi 8 janvier 2010

Une semaine déjà/One week

Let It Snow.jpg Assiette métallique américaine (sans doute Made in China ?) cuisine, Paris 2010

Tu es retournée à l'école, après deux mois d'absence, voilà ta première semaine écoulée. Quand je suis venu te chercher aujourd'hui, tu m'as dit "Il fait très froid, c'est l'hiver, je ne serai plus malade jusqu'au printemps, comme cela on sera tranquille" J'espère.

J'ai ralenti le rythme de publication de ce petit journal dérisoire, comme ceux qui parlent à voix basse sous les voutes d'un lieu plein de majesté, je veux respecter cette paix, cette pause de bonheur. J'ai ressenti un grand vide le premier jour, après avoir été avec toi 24 sur 24, en travaillant à distance, via Internet, le silence de la maison m'a pesé. Puis je me suis habitué.

dimanche 3 janvier 2010

Demain école / Tomorrow school

Lit dessin animé Chambre parents Paris 3 janvier 2009/ Parents's room facing TV, January 3, 2009

Aujourd'hui, tu t'es glissée dans le lit de tes parents, avec ta petite à soeur pour regarder Mickey sur Disney Channel. Vos deux visages émergent à peine entre la couette et un oreiller que vous vous êtes mis, étrangement, sur la tête. On croirait des Poilus de la Grande Guerre qui regardent la ligne adverse à travers une meurtrière, tapis dans leur tranchée. Ton arrière grand oncle, le frère de ma grand mère maternelle, est mort d'une balle en plein front, en 1914, au moment où il se dressait pour partir en éclaireur.

Tu as franchi cette étape du 31 décembre, après cinq de lutte contre ce cancer rare, alors que tu n'a qu'un peu plus de 6 ans, tu entames une nouvelle année. Le pronostic très sombre formulé en novembre a été démenti. Dans moins d'un mois, il faudra refaire un lourd bilan pour voir si les nouvelles zones touchées sont stables ou bien si elles se sont étendues. Pendant cette semaine précédant le Jour de l'An, des hauts et des bas. Tu as encore vu un médecin, mais tu ne te plains pas, sauf de temps en temps là où tu as été opérée sur le côté de ton poumon.

Demain matin, tu vas retrouver l'école et tous tes amis qui t'ont tant manqué, depuis deux mois. Tu as le sourire nous aussi. Nous redisons ce qu'il faut répondre si on te questionne, si quelqu'un voit l'extrémité de la chambre implantée sous ta peau qui dépasse près de ton épaule pour permettre l'injection rapide de produits. A la fois heureux de te revoir autonome, et un peu inquiets, comme d'habitude, pour ta fragilité dans l'univers joyeusement agité de la cour de récréation avec ses bousculades.

samedi 26 décembre 2009

Noël / Christmas

Gilet dos

Gilet de Noël (détails) Paris, 24 décembre/ Dec. 24, 2009

J'ai mis mon gilet de Noël (réversible, acheté aux Etats-Unis il y a des années). Nous y sommes arrivés, sans regarder plus loin que le bout de notre nez, d'une heure à l'autre, puis d'un jour à l'autre. Avec prudence. Tu as franchi le cap de cette opération. Tu t'en es bien remise. Pis, tu as fait mentir les annonces, les prédictions, les pronostics, le bilan opératoire. Tu es toujours là, avec nous. Et de plus, pas à l'hôpital.

Gilet, détail

Gilet de Noël (détails) Paris, 24 décembre/ Dec. 24, 2009

Le 24 décembre, le Père Noël a frappé à la porte en fin de journée, avec ses cadeaux. Contrairement à l'année dernière, tu n'a pas eu peur, comme tu l'avais dit, . J'ai fait des photos de toi, de ton petit frère et de ta petite soeur, à côté de lui, près du sapin. Puis il est parti, pour apporter d'autres cadeaux à d'autres enfants, pendant cette longue journée et cette longue nuit.

Depuis la rentrée, j'ai passé quatre jours en soins intensifs de cardiologie, puis ce furent deux mois encore plus incertains pour toi, que ceux qui les ont précédé, depuis des années. Mais nous avons donc terminé cette année, tous ensemble, et à la maison. Que le ciel en soit loué.

Gilet entier

Gilet de Noël (détails) Paris, 24 décembre/ Dec. 24, 2009

Nous voilà engagés dans cet univers ouaté, ces quelques jours qui nous séparent de la nouvelle année. Nous ralentissons, silencieusement, pour réfléchir à cette année passée, si riche, comme les précédentes, de ta fragile présence, de celle de ton frère et de ta soeur. Notre égoisme ne nous fait pas oublier que beaucoup n'ont pas eu cette chance.

Un oeil dans le rétroviseur sur le soleil de 2009 qui se couche. Nous approchons du toboggan qui va nous plonger brutalement dans le fracas frénétique de 2010. Nous allons toujours trop vite. J'essaie pourtant de sentir chaque pas, de goûter chaque jour, d'écouter ton souffle, le bruit du vent.

Chacun sa manière. Moi, depuis Noël, heureux, je dors tous les après-midi, en plus des nuits mêmes courtes. Epuisé par la course inquiète de cette fin d'année. Nous sommes de petits animaux fragiles. Le jour de Noël, tu as fait du vélo. Banal. Pour moi, miraculeux.

Au son de Fratres, pièce pour violon et piano d'Arvo Part (par Keith Jarret et Gidon Kremer) 11 mn 24 s (album Tabula Rasa, disque ICM New Series)

mercredi 23 décembre 2009

Le père Noël et la vache / Santa Claus and the cow

Fenêtre cuisine 23 dec Paris Fenêtre de la cuisine, Paris, 23 déc/ Kitchen's window, Paris, Dec. 23, 2009

En déjeunant ce midi, tu dis "Si je suis malade avant demain soir, et que je dors à l'hôpital, le Père Noël viendra aussi me voir là-bas ?". Plus léger, et très péremptoire hier : "La vache fait 2 choses : du lait et du yogourth nature". Toujours mal à la jambe, mais cette fois à cause de la piqure dans la cuisse. Je voudrais que tu sortes un peu, que tu marches, mais tu n'es donc pas du tout motivée.

Tu fais défiler les photos numérique sur ton écran. Tu regarde cette photo prise lors de notre retour de Boston, "Je rêve de toucher les nuages" et tu la veux en fond d'écran sur l'ordinateur.

Lunch time today "If I am ill before tomorrow evening, I have to sleep at hospital, Santa Claus will come to see me whatever ?" More funny, yesterday :"Cows are doing two things : milk and plain yogourth". Your leg bites because of yesterday injection. You do not want to go out. I would like you walk, but .... You look at a picture from our flight from Boston to Paris : "My dream is to touch clouds" et you put it as a wallpaper on the computer.

Avion

mardi 22 décembre 2009

Hopital / Hospital

Taxi Hopital

Aujourd'hui direction l'hôpital. Le taxi prend longuement le périphérique avant de s'enfoncer dans la banlieue. Nous voilà dans cette agora où se croisent enfants venus en consultation, et enfants hospitalisés avec perfusion, chaise roulante ou autres accessoires. Aujourd'hui beaucoup sont chauves. Tu es l'une des rares à avoir des cheveux. La chimiothérapie prévue quand tu auras trop mal, ne te fera pas perdre tes longs cheveux. La première fois tu étais restée chauve pendant près d'un an. Longue attente. Tu joues sans un mot, sans un regard autour de toi, avec l'un des nombreux jeux disposés un peu partout.

Quand on appelle ton nom, tu viens aussitôt sans recul, mais tu sais que cela va être douloureux. Tu boîte sans rien dire, ta jambe te fait mal, peut-être une nouvelle zone touchée, après les hanches. Mais ce n'est pas trop fort. Nous n'en parlons donc pas au médecin. Si cela persiste et résiste aux anti-douleurs habituels, il faudra t'hospitaliser, je te l'ai expliqué. Tu me diras si c'est trop fort, mais là ça va.

Je m'assied sur le fauteuil. Tu t'appuie contre moi. Piqûre. Cris et pleurs brefs, en me serrant très fort les bras. Puis tu dis merci au médecin. Et nous partons lentement vers l'ascenseur, tu admire le sapin de Noël. Taxi. Une quarantaine de minutes de silence. La douleur empêche cette petite grimace joyeuse de bien-être, habituelle quand nous rentrons de l'hôpital vers la maison. Tu dors un peu. Tu as gardé ton manteau et ta capuche, sur ton rehausseur de siège rose, acheté à Boston.

Rouler sans arret sur le périphérique, cela fait très cinéma, comme un long plan-séquence qui n'en finit pas. Les images défilent. Personne ne parle. Je pense aux îles du Cap Vert, en écoutant dans ma tête Cesaria Evora qui en est originaire. Cela fait bien 20 ans que je n'y ai pas mis les pieds. Ma dernière baignade y fut mouvementée avec un paquet de petits requins aux trousses. Nous y voilà, maison. Je dois faire des courses, mais tu ne veux pas sortir et marcher. Tu veux t'asseoir, tu n'a plus mal quand tu es assise ou allongée.

Couverture

Tu choisis Fior Di Nha Esperanca de Cesaria Evora, dans l'album Cafe Atlantico, reconnu grâce à l'image de sa pochette dans iTunes sur l'ordinateur, en demandant qu'elle soit répétée plusieurs fois. Mais tu ne danses pas. Enroulée dans ta couverture fétiche Nounours, assise à côté de moi, tu mets ta tête sur l'oreiller Phare américain posé sur la table. Tu t'endors, puis direction le lit, portée dans les bras. Belle journée de douceur. Tout le monde est à bord. l'effectif au complet. Cela fait du bien.

Evora Paris 22 déc/ Dec 22, 2009, Paris

samedi 19 décembre 2009

Tension / Nervous tension

Neige 2 Paris, jeudi 17 décembre 2009

Tu t'es réveillée en disant que tu avais mal au dos, très fort. Alerte. Garder le sourire. Ta maman est tendue. Je t'emmène. Je t'interroge. Je soulève ton tee-shirt. Une des plaies de ton opération est bien visible dans la zone dont tu parle. Je palpe le contour, c'est cette zone qui est douloureuse. Doliprane oui, hôpital non. Ta maman est partie courir comme tous les samedis. Ces cinq années sont lourdes sur ses épaules, elle a changé. Le mois que que nous venons de passer sur le fil du rasoir pèse aussi. Elle me demande comment je vois 2010. Je ne vois pas 2010, nous n'y sommes pas encore. Je souhaite simplement que nous arrivions tous ensemble, si possible à la maison. Elle insiste : ce que j'attends de 2010 ? Rien sinon ta santé. Je ne vois pas d'amélioration financière ou autre, je travaille à distance via Internet pour être avec toi ou que tu sois. La disponibilité a un coût, personne ne fait de cadeau, on réduit même un peu. Il faut accepter. Bref, face à cette question sur l'avenir, j'aurais du être plus positif, plus constructif. J'ai perdu le nez rouge que m'avais donné un clown de l'hôpital. Il faut que je le retrouve.

Pas d'email, ni d'appel téléphonique. Les Français préparent Noël. Deux amies étrangères appellent. L'une, Américaine est malade, touchée elle aussi. Nous l'avons connue à Boston où elle est venue se faire soigner. Elle s'inquiète pour toi, depuis la région de New York. L'autre est Allemande, à Paris. Elle nous a déjà rendu tellement de services. Ta maman est tendue toute la journée. Tu es gaie comme un pinson. Tu ne danses pas mais tu joue beaucoup. Je fais les courses. Ce soir, dès que tu es couchée comme ton petit frère et ta petite soeur, je mange. Ta maman s'est déjà endormie, elle m'a dit "Je ne suis pas bien", pas un mot de plus, épuisée. Me voilà devant l'écran, casque sur les oreilles avec Arvo Part.

Neige Paris

Je pense à la grosse tempête de neige qui frappe ce week-end la côte Est de Washington à New York. Nous habitions 67e et 1ere avenue. Quelques mois avant que la maladie ne pose sa main sur toi. Si nous y étions, demain matin, nous aurions été voir Central Park, comme nous avons été voir le parc à côté d'ici, à Paris, jeudi matin. Je regarde les premières photos sur le site du New York Times. Je vais doucement vérifier la position de ta couette, écouter ton souffle, il m'apaise, m'allège, me fait sourire, frémir comme lorsque je regarde furtivement les étoiles, fenêtre ouverte, pour prendre une profonde respiration, un coup d'air glacé avant de m'allonger, heureux du confort qui est le nôtre. La journée est finie, un peu grise à cause des nuages qui sont dans nos têtes. Je sais, c'est dérisoire. Pardon, tu mérites mieux que cela. Demain belle journée, tu es là. Nous sommes tous là.

jeudi 17 décembre 2009

Première neige / First snow

Poussette Ce matin, il neige, c'est la fête. ta maman est partie avec ton petit frère et ta petite soeur, dans la poussette double. Elle traverse une rue. Nous deux, nous sommes habillés chaudement pour aller au parc voir la neige fraichement tombée avant que la fonte ne l'abîme.

Neige 2 Tu es émerveillée. Moi aussi. Le froid vif, les gros flocons de neige qui tombent sur Paris, nous oublions le passé et l'avenir pour goûter cet instant magique, où le temps est suspendu. Tous les sons sont ouatés. Nous sommes arrivés jusqu'à ces premiers flocons, tous ensemble. Et nous essayons de continuer, à petit pas prudents, sans glisser dans l'inconscience, sans oublier que ce calme apparent, est aussi trompeur que précaire. Je l'enregistre dans ma mémoire, au ralenti, je passe et repasse chaque séquence

Paris, Neige 3 Je n'ai pas pris de poussette pour que tu marches un peu. Mais, après avoir joué dans la neige, sans autre enfant, ils sont tous en classe, tu as froid aux pieds malgré tes bottes. Tu es vite fatiguée. Au retour je te porte dans mes bras. Nous n'oublierons pas ce moment. Un vrai cadeau de Noël.

Neige, Paris, 4 Ce jeudi à Boston la température varie entre - 6 et - 11° mais il n'y a pas de neige. Nous ne pouvons donc pas être mieux qu'ici. Merci, ce fut un moment très doux.

Au son de Folon (Salif Keita) 4 mn 28

lundi 14 décembre 2009

Cessez-le-feu / Cease fire

Philadelphie Dec 2001 Philadelphie Décembre 2001/ Dec. 2001, Philadelphia (PA)

Il faisait très froid à Philadelphie en décembre 2001. La ville qui abrite la cloche de l'Indépendance était gelée. Elle était décorée pour Noël comme le fronton de cette église dont j'ai oublié le nom. Tu n'étais pas encore née. Ce lundi il fait aussi très froid dans Paris, mais nous avons chaud au coeur. Parce que tes douleurs ne sont pas revenues, que le cessez-le-feu continue. C'est officiel. Parce que le discours a changé. C'est une nouvelle équipe qui repris le dossier. L'épée de Damocles est toujours sur ta tête et donc sur la nôtre. Mais il y a une pause, l'alerte a été chaude, nous avons tout entendu. Mais nous n'en demandons pas plus. Pas de douleurs, pas de traitement. Nous marchons sur la neige glacée en évitant de la faire craquer. Et si cela continue, en janvier tu retourneras en classe, en te ménageant, sans cours de gymnastique. Et puis, on refera des examens lourds pour voir comment cette maladie aura évolué. Mais cela c'est au bout de l'horizon. L'horizon a reculé, il ne nous bouche plus la vue, il a repris sa place dans nos têtes. Enfin presque... Quoiqu'il en soit : Alleluia.

Au son de l'Ode IV Kanon Pokajanen (composée par Arvo Part en 1995) pour choeur a capella en langue slavonne

Philadelphia, Kimmel

Philadelphia, Kimmel Center, Décember 2001

Nous sommes le 15 décembre. Le même jour en 2001 c'était l'inauguration du Kimmel Center de Philadephie, avec ses deux salles de concert dont l'une de 2 500 places (où l'orchestre de Philadelphie joua pour la première fois, Beethoven et Ravel), abritées sous une immense verrière. Pendant cette période d'inauguration, il y eut un concert devant le bar, situé entre les deux salles, nous l'avons suivi d'en haut, ta maman et moi. Nous avons ensuite écouté un autre concert dans la grande salle. Aujourd'hui le Kimmel Center abrite l'opéra de Philadelphie. Nous aimerions y retourner avec toi. La musique y est vivante. En train de se faire, comme dans nos têtes.

Philadelphia, Kimmel

Philadelphia, Kimmel Center, December 2001/January 2002

dimanche 13 décembre 2009

Demain hôpital / Tomorrow hospital

Boston Commons, monument en bronze, juillet 2009

Boston Commons, monument en bronze, juillet 2009

Nous ne sommes pas sortis, il fait froid, ce n'est pas le moment que tu sois malade. Demain nous partons à l'hopital, tous les trois. Ta maman viens aussi.

Comme ce détachement du 54 e régiment (le premier régiment African American de l'histoire des USA) de Boston qui part à la guerre civile sur ce monument en bronze réalisé par Augustus Saint-Gaudens, situé depuis 1897, en haut du parc Boston Common - le plus vieux parc des USA dit-on, il daterait de 1634 - pas loin de chez nous. Nous y allons souvent avec toi, tu adores le petit terrain de jeu de la grenouille en bronze qui crache de l'eau.

Nous partirons unis d'un pas ferme, en rang, pour aller affronter la mitraille qui va nous transpercer, refaire un bilan, réentendre ce que j'ai déja entendu. Pour ta maman ce sera une première. L'occasion de vérifier l'insupportable. Mais je ne pourrai m'empêcher de reposer des questions sur cette pose dans tes douleurs violentes, accroché à cette petite aiguille d''espoir dans cette meule de foin qui nous pique les yeux, et nous bouche l'horizon.

Erdelezi (chanté par Vaska Jankovska, composé par Goran Bregovic pour le film Le Temps des Gitans d'Emir Kusturica, 1989)

samedi 12 décembre 2009

Voyage / Travel

22 mai 2009 USA Région de Boston, 22 mai 2009

Tu parles de retourner en Californie, l'été prochain, là où nous habitions en 2004, avant que le sort ne nous surprenne. Je suis incapable de penser plus loin que demain. Tu es insouciante. Je me sens coupable. Tu me fais confiance. Je te cache la vérité. Il est bien sûr impossible que je parle. Je ne peux te dire que ton avenir est menacé, qu'il l'a toujours été. Qu'il l'est désormais plus qu'avant, si cela peut avoir un sens. A chaque fois que tu évoques le futur, le vertige m'agrippe, je regarde ton visage, rien d'autre, je serre ta main, sur cette voie étroite à flanc de précipice, je me colle à la paroi. Je sais qu'il ne faut pas s'arrêter, qu'il ne faut pas céder à l'immobilité qui entraîne la stupeur, la nostalgie sans fin qui n'a pas lieu d'être, car elle me paralyserai, alors qu'il faut continuer à avancer.

Primo tempore (texte latin, anonyme tchèque, 14e siècle) The Hilliard Ensemble et Jan Garbarek (album Officium, enregistré en septembre 1993)

vendredi 11 décembre 2009

Douleurs brèves / pain

Boston Vue de la fenêtre de la chambre, Boston, Mai 2009

Mauvais jour. Réveil avec des douleurs. Je préviens l'hopital. Rappel à l'heure du déjeuner. Tes douleurs se sont calmées. On attend. Sauf mauvaise surprise, nous n'irons pas à l'hôpital avant lundi. Je dors un peu après le déjeuner. Nous sortons en fin de journée. Le froid. Ton souffle provoque un petit nuage de vapeur devant bouche ce soir. Tu souris. Nous avons tenu jusqu'à l'hiver ? Magie des saisons.

Choral n°40 BWV 639 Ich ruf zu rir (orgue ou transcription pour piano)

mardi 8 décembre 2009

Bilan post-opératoire/ Post surgery brief

Star Sur l'écran de l'ordinateur elle écrit en anglais qu'elle est "une étoile" avant de rire super contente. Son visage se plisse. Elle grimace de joie.. Elle a toujours le même bonheur de de vivre, et l'absence de douleur annoncée. J'insiste pour vérifier, mais elle confirme : pas mal, ni au poumon, dans la tête, ni aux hanches. Bon. Ce lundi reçu le compte rendu de son opération envoyé par l'hôpital. Un texte court : 11 lignes qui résument 5 ans de lutte contre le cancer. Le mot n'est pas écrit, il est trop général, c'est l'affection particulière qui la touche qui est mentionnée. Synthétique, cru, avec des mots précis. Dessous : 13 lignes qui résument les différentes interventions lors de l'opération. Il y a même le nom des instruments employés et le mot "rechute". Un bilan implacable. Je n'aurais pas du l'ouvrir. Le sigle des Hopitaux de Paris, la couleur verte de la lettre visible à travers la fenêtre qui montre le destinataire m'avaient alerté. Ce n'était pas une facture, mais une bombe à retardement, un colis piégé.

Malgré ma fièvre (ma toux et le reste), disons que cela m'a refroidi pour ne pas dire gelé. Je ne l'ai pas montré à sa maman, inutile. Cela ne nous fera pas avancer. Moi je vais essayer de respirer plus doucement pour ne pas toussser à répétition, sans arrêt et retrouver mon souffle après ce constat d'huissier qui me l'a coupé, à chaque lecture. Je la regarde sourire, j'étouffe moins. Je ne peux pas la guérir, juste vérifier qu'elle ne souffre pas pas (ou le moins possible : je me souviens pendant l'été 2005 quand son petit doigt appuyait en vain sur la pompe à morphine, qui lui avait déja délivré le bonus auquel elle avait droit. A moins de deux ans, les yeux fermés, inerte, elle avait vite compris le fonctionnement qui lui avait été expliqué au cas où elle aurait pu saisir, et elle l'a fait). Je ne peux pas la guérir, mais elle, elle me soigne tous les jours quand son regard pétille, j'étouffe moins, le soleil m'inonde.

lundi 7 décembre 2009

Joyeuse/Happy

Dessin Du matin au soir elle est gaie, joyeuse. redit qu'elle n'a mal nulle part. Elle dessine, colorie ce qu'elle imprime, fait du calcul, écrit sur l'écran, je tente de pallier le fait qu'elle n'ira pas en classe avant ... disons l'année prochaine. Face à sa fantaisie, j'ai le cerveau en guimauve, mal partout, toux à répétition, poussées de fièvre, comme son petit frère qui dort une partie de la journée ce que je ne peux faire. Je marche sur des oeufs, et je vérifie, matin et soir que le fameux mal aux hanches n'est pas revenu, puisque c'était là que l'alarme a sonné il y a un mois et quelque.

dimanche 6 décembre 2009

Pragmatique / Pragmatic

Emilie Jolie Pendant que ses parents s'enfoncaient dans des états d'âme, discrets mais inutiles (voir le billet précédent), elle n'a pas voulu se laisser abattre : toujours le même bonheur à regarder Emilie Jolie sur l'iMac. Ce dimanche, j'ai changé de look, on dit que les couleurs aident : donc pantalon jaune canari acheté dans un magasin d'usine Ralph Lauren, à Kittery pas loin de Boston. Il faut assumer, mais ne sortant pas c'est facile, et, par ailleurs, il faut éviter les taches.Toujours la fièvre, 39-40 pour son petit frère et moi, toux répétitive permanente, donc SOS Médecin, le dimanche matin. Bref, comme on le voit la météo intérieure des parents n'est pas toujours en rapport avec la situation. Nous avons traversé un de ces méchants coups de vent, dont le Golfe de Gascogne a le secret l'hiver. C'est ainsi, le principal c'est que cela ne dure pas. Elle a été plus pragmatique, sortant cette phrase de nulle part, en parlant à sa soeur, alors que je passe près de la chambre, je n'entends ni le début, ni la fin juste "C'est ennuyeux quand on est mort, on est allongé, et on ne peut même pas ouvrir les yeux". Je ris pour la première fois du week-end.

samedi 5 décembre 2009

Faiblesse/ Weakness

San Michele

Ile-cimetière de San Michele, Venise/Venezia 7 novembre/Nov 7, 2009 où reposent Igor Stravinsky et sa femme Vera, ou encore Ezra Pound. Au premier plan, une mouette rieuse (Larus Ribundus en terme scientifique, celle de Gaston Lagaffe pour ceux qui ont lu le journal Spirou quand ils étaient petits).

Dans la cuisine aujourd'hui, j'ai vu ta maman de dos, ses épaules bougeaient, elle ne riait pas, non c'était autre chose, quelque chose que nous évitons. Elle hoquetait silencieusement. J'ai compris que son angoisse était beaucoup plus forte que je ne l'imaginais. Que ton départ était devant ses yeux, jour et nuit, bien que le zéro douleur, et l'absence de signes physiques extérieurs nous permettent d'espérer encore des jours de cessez-le-feu, dans cette drôle de guerre, derrière cette ligne Maginot qui ne nous protège de rien. J'ai compris pourquoi elle va au bureau si tôt le matin, et rentre si tard le soir. Pourquoi elle a choisi de retravailler en septembre dernier, après avoir arrêté lorsque ta maladie s'est déclenchée il y a des années. Tous les parents doivent en passer par là, à un moment. Celui où cette terrible possibilité s'impose, de manière aveuglante.

Ceci alors que j'étais en train de me détendre, pour la première fois depuis plus d'un mois, avec l'impression que nous allions passer un bon week-end. Aussitôt, j'ai senti que mes pneus se dégonflaient. Même plus : fièvre quelques heures plus tard, mal partout. Fortes douleurs dans les jambes et la tête, celles de mon accident de parachutisme militaire qui me vaut une carte d'invalidité à vie. Du coup anti-douleurs à répétition. Je me croyais plus fort j'avais tort. Il vaut mieux y penser et passer à autre chose, plutôt que d'essayer de ne jamais y penser de manière concrète et précise. La première fois, il y a très bientôt 5 ans, nous tentions d'échapper au pire. Plusieurs tumeurs dont une qui poussait ton oeil de manière spectaculaire. Nous n'avions qu'à espérer du mieux. Même quand tu as été dans le coma etc.. Cette fois les examens, l'opération, disent le contraire, nous allons dans l'autre sens, nous sommes sur le chemin inverse.

L'image lumineuse du visage serein de cet adolescent blond comme un prince, un membre de ma famille, s'impose devant moi. Je l'ai regardé pour la dernière fois, seul, il y a des années, avant de fermer son cercueil. Je m'entends lire (en chaire ?) d'une voix forte qui résonnait sous les voûtes la courte oraison que j'avais écrit en citant la règle de saint Benoit. Cela ne changera rien, mais je dois me renseigner sur tout ce qu'il faut faire si cela arrive. Tout préparer pour éviter tout imprévu aussi inélégant qu'inutile. J'imagine le cauchemar des parents qui perdent brutalement un enfant dans un accident de voiture, ou dans un autre souci, par surprise, sans aucun avertissement. Je bénis le ciel (dont je n'attends rien de plus, la vie est déjà un tel cadeau, mais j'aime cette tradition millénaire dans laquelle j'ai été élevé) qui nous accorde cette grâce, ce temps suspendu. Nous essaierons d'en profiter pour être plus dignes, si nous devons t'accompagner, demain ou plus tard, dans la lumière brûlante de ce cercle de feu, après avoir mis genou à terre aujourd'hui, nous serons debout, dignes de ces années supplémentaires qui nous ont été offertes, en saluant la mémoire de ceux qui, comme ton petit voisin de chambre, n'ont pas eu cette chance.

Musique du film El Nave Va (Federico Fellini, 1983) le paquebot qui emporte les cendres d'une célèbre cantatrice.

vendredi 4 décembre 2009

Le présent et rien d'autre / Just now and nothing else

Venise, face a face, Daisy 7 nov

Venise 7 nov/ Nov.7, 2009 Facing Daisy

Encore une bonne journée. Mais la nuit de jeudi à vendredi a été délicate pour d'autres raisons. A 2 h du matin sa maman se réveille avec une grosse angoisse et des pensées ou visions très négatives. Elle met une heure à s'endormir. Moi je reste éveillé durant 3 h. Je me réveille épuisé. D'où mon impression confirmée : ne pas chercher sur Internet (ce que sa maman a fait hier soir), cela ne sert à rien, surtout dans cette période miraculeuse où les douleurs dans les hanches se sont arrêtées de manière inexplicable, alors que la maladie a choisi cette zone pour se manifester. Je tente de rester concentré sur l'instant, sans laisser mon esprit divaguer, ou regarder l'avenir. Une gymnastique permanente qui relève presque du yoga. Ce fragile équilibre est rompu quand sa maman plonge dans de noires pensées.

Mais il arrive que notre fille elle-même m'oblige à faire une incursion dans cette zone rouge, où l'on peut se faire très mal. Petite promenade ce soir dans la rue : "Il faut que je sois là à Noël pour voir le Père Noël quand il passera, et avoir une photo avec lui". Je ne réponds pas et j'essaie d'éviter de m'interroger sur les sous-entendus que cette phrase implique. Elle rajoute "Je n'ai pas mal du tout aux hanches. Il faudra le dire au docteur qui m'a fait la piqure, parce que si j'ai mal aux hanches ce sera autre chose." Elle ne parle plus de son poumon droit, tant mieux, il ne lui fait plus mal, ne la gêne plus, il n'y a plus que des cicatrices discrètes. Puis elle se met à trottiner devant moi. Ce soir, je me couche tôt, j'essaie de dormir toute la nuit, car j'ai mal partout. La fatigue contribue au dérapage intérieur.

jeudi 3 décembre 2009

Zéro mal / No pain

Fee clochette Tu t'es reposée toute la matinée. j'ai été prudent. l'après midi petit goûter, puis je t'ai proposé de sortir, de marcher un peu sans rentrer dans les magasins pour éviter tout risque d'attraper le virus de la grippe. J'ai peur que tes muscles ne fondent si tu ne marche pas. Nous sommes allés chercher ta petite soeur à la sortie de l'école. Vous avez couru toutes les deux. Incroyable. Tu as dit merci pour cette peinture féee clochette que quelqu'un de l'école t'a offert.

"Encore combien de jours avant Noël ?" Tu m'explique que le Père Noël connaît le prénom de tous les enfants. Que le matin il vole au dessus de la ville, pour voir s'ils sont gentils. Qu'il entend tout. Puis tu dessines pour lui, pour lui faire un cadeau, un dessin que tu lui offrira. Tu me reparles de sa venue. Du fait que tu iras à côté de lui pour faire une photo. Tu me demande quand tu retourneras en classe. Je te dis "Après Noël". Ton amie Lucie te manque.

Pendant que tu dors, le soir, ta maman fait des recherches sur Internet à propos de ton cancer rare. L'écran est à côté des miens, je ne peux pas l'empêcher, donc je file dans notre chambre. Je voudrais garder cette journée sans tâche, sans suppositions. Je sais que ton cas est unique, que cela ne sert rien. Nous ne trouverons rien, sinon l'angoisse dans ce labyrinthe.

"Zéro mal" : simplement la plus belle journée depuis longtemps

mercredi 2 décembre 2009

Mauvaise journée / bad day

Toque Russe

Tu es restée au lit ce matin. Tu as un peu joué sur l'ordinateur en début d'après midi, puis tu m'as dit que tu ne sentais pas bien. Je t'ai portée dans ton lit et tu as dormi. Puis tout d'un coup, tu t'es réveillée en hurlant, vers 17 h, tu avais peur de tout, tu étais trempée. Je t'ai portée dans la salle de bain, lavée, rhabillée. J'ai trouvé en un clic l'Adagio cantabile Septuor Opus 20 Beethoven, de la musique de chambre (toute ma discothèque classique est numérisée sur le Mac) cela t'a calmée, mais tu ne voulais pas rester avec quelqu'un d'autre pendant que j'allais chercher ton frère et ta soeur. Improvisation, je me suis fait surprendre. Ton petit frère a bien été récupéré mais pas ta petite soeur. Je suis allé la chercher avec plus d'une heure de retard, sous la pluie, notre jeune voisine a accepté en deux secondes de te garder, j'ai eu très froid. Tu as mangé un carré de chocolat, deux morceaux de la brioche que j'avais prévu pour le goûter. Et tu t'es recouchée. Rien de dramatique mais cette journée m'a secoué. Je devrais toujours avoir une solution de rechange, je me suis fait surprendre.

Chapka russe achetée à Moscou au début des années 80

mardi 1 décembre 2009

Retour à l'hôpital de jour / Back to hospital day care

Petit dejeuner

Petit déjeuner dans la cuisine, avec doudous. Phare métallique et panorama anglophone de la navigation.

Chambre hopital

En attente de la piqure dans une chambre du centre.

Dans le couloir, il y a toujours un autre petit enfant, un nouveau que nous ne connaissons pas, avec une perche roulante équipée de une, deux ou trois pompes, ou un crane chauve, tu es habituée à ce paysage, à ces accessoires, à cet univers depuis que tu as 14 mois. Tu es sérieuse. Très sérieuse, mais paisible, jamais de question, jamais d'étonnement, dans cet agora, cet espace d'attente et de promenade proche des chambres, avec beaucoup de jouets. Il y a un téléphone en plastique multicolore, tu parles tout bas. Deux clowns arrivent tu t'arrête de jouer, tu les regarde de loin, léger sourire aux lèvres. Moi je suis, comme toujours, glacé d'effroi par cette intrusion baroque, effrayé par le bruit de leurs instruments, par leur maquillage criard, leur nez, rouge, leurs costumes bigarrés, incapable de sourire, même jaune.

Meme pas mal

Pansement

Dans la chambre tu choisis longuement ton pansement parmi toutes sortes dans un coffret comme un assortiment de sachets de thé dans un hotel ; personnages divers, puis tu lis tout haut ce qu'il y a écrit, tu prends celui-là après mûre réflexion. Tu me dis que la piqure dans la cuisse te fais nettement moins mal que celles que l'on te fait dans la main pour mettre en place une aiguille à perfusion ou une injection de produits radioactif pour tes scintigraphies. Tu remercies le médecin en lui disant au revoir. Nous retraversons cet étage aux murs colorés, au milieu des ces petits personnages de science-fiction avec leurs tuyaux.

Retour

Retour

Tu montes dans le taxi "Bonjour monsieur" plus un mot jusqu'à l'arrivée, tu ne parle jamais de ce qui s'est passé, même si cela a duré longtemps, tu regardes par la fenêtre, assise sur ton rehausseur de siège tout rose que nous n'oublions jamais, silencieuse, et puis sur le périphérique, quand tu vois que nous rentrons bien à la maison, que c'est bien terminé, tu chantonnes joyeusement sans qu'un son ne sorte de ta bouche, très brièvement, avant de replonger dans tes pensées.

Ce soir tu as bien dîné. Tu me demande du "fromage à trou". Tu lis lentement "Emmenthal", tu me demande si c'était bien le même que celui que mangent les souris car d'habitude il n'y a pas écrit la même chose. "Je ne me sens pas bien" une pipette et demi de Doliprane. Tu ne peux plus marcher, je te porte dans ton lit. Tu ne reste pas assise, tu t'allonge tout de suite. Je te lis une histoire courte, ton petit frère et ta petite soeur se collent à ton lit. Maman travaille tard, très tard ce soir. Nous ne l'attendrons pas. Il est 20 h. Devant mes trois écrans, je regrette que cette belle journée soit déja finie, que le silence s'installe. J'espère que tu ne parlera plus de douleur demain matin, qu'il n'y aura pas de mauvaise surprise, que ce répit qui intrigue les médecins va encore durer un jour. Un jour de gagné. Je guette ton appel, rien tout le monde dort, puis je mets mon casque. Je me sens vide comme l'immense étendue de sable mouillé découverte par une grande marée à fort coefficient.

Spiegel im Spiegel Fur Alina (Sergei Bezrodny, piano, Vladimir Spivakov, violon) composé par Arvo Pärt (9 mn 13 s de douce sérénité)

lundi 30 novembre 2009

Faire face/paquebot : To cope/liner

Paquebot Splendour of the Seas, Venise/Venice, 7 novembre, Nov 7, 2009

Ce lundi matin, 1 h de transport en commun sans toi, à l'aller, autant au retour. Je vais là-bas, hors de Paris. Voir le chef du service pour faire le point de manière concrète, à ma demande. Pas d'assistante contrairement à une consultation, pas de dossier médical, pas de mots techniques. La vérité crue telle qu'on la voit au vu des examens après l'opération. Tes douleurs violentes commencées il y a plus d'un mois qui se sont arrêtées. Incompréhensible. Plus grave que la première fois, pourtant tu avais failli y rester plusieurs fois, avant de faire mentir les pronostics. Plus grave (c'est donc possible ?). Je ne suis pas sûr de bien comprendre, j'aurais du enregistrer pour ne pas en rajouter. Style plus d'espoir de guérison... Un cas rare ... pas d'exemple équivalent. Si je suis d'accord (si nous..) pas de traitement lourd, de chimiothérapie pour stabiliser avant que les douleurs ne reprennent, ou qu'un examen ne signale une reprise plus violente. Le traitement ne te fera pas perdre tes cheveux, mais il faudra des transfusions. Pour la douleur, tout sera mis en oeuvre en temps voulu, si nécessaire.

Jusqu'à présent depuis bientôt cinq ans, cela peut paraître absurde, je n'ai jamais pensé que tu allais larguer les amarres sans retour, je n'ai jamais pensé qu'un remorqueur viendrait te chercher et que nous resterions sur le quai. Mais là, bien qu'aucune échéance ne puisse être fixée, quand cela va redémarrer, l'appareillage pourrait être en vue, la sirène pourrait finir par retentir. Bientôt ou plus tard. Ta maman travaillait. Je suis sorti donc, pas sûr d'avoir bien entendu. Je l'ai appelée. Puis sur le quai du métro, j'ai laissé passer plusieurs rames. Je voulais rester dans la lumière de cette station, peu pressé de m'engager dans un tunnel dont je ne vois plus l'issue.

Paquebot Splendour f the Seas Splendour of the Seas, Venise/Venice, 7 novembre, Nov 7, 2009

L'autre jour, quand nous t'avons dit que la maladie était revenue, sans plus, qu'il faudrait une opération à l'hôpital "où l'on s'endort", puis aller à l'hôpital, ou rester à la maison, tu as voulu aller à Venise où nous avons habité deux fois, "pour faire du bateau". Aussitôt dit, aussitôt fait deux jours, une nuit. Le 7 novembre (nous avons déja gagné presqu'un mois c'est magnifique) grand tour par le canal de la Giudecca, vers la gare maritime vers le quai des grands navires, notre petit vaporetto, vautré au ras de l'eau, passe le long de l'immeuble flottant qu'est le Splendour of the Seas (260 m de long, 2 500 personnes à bord). Juste au moment où il appareille vers Dubrovnik. Sa sirène retentit, tu frémis surprise. Nous sommes tous les deux à l'arrière, en plein air. Ta maman, ton frère et ta soeur à l'intérieur, il fait frais. Cette sirène, ce paquebot. Idée ridicule à ce moment-là. Je me dis que c'est possible. Je me demande si c'est toi ou lui qui nous prévient.

She's Leaving The Bank (Ry Cooder) bande sonore du film Paris Texas (Wim Wenders, 1984)

dimanche 29 novembre 2009

Petite fête avant l'arrivée du sapin

Fete avant le sapin

Petite fête avant l'arrivée du sapin (image volontairement assombrie) pour notre trio. Tous ces petits moments joyeux ont un goût étrange à mes yeux bien sûr. Je suis partagé. J'ai du mal à y croire. Je dois éviter d'en rajouter. Mais la réalité est bien là. J'aurais un état précis de la situation demain avec le chef du service de ce centre spécialisé dans la cancérologie pédiatrique. j'irai seul, elle sera sous la garde d'une amie américaine.

Sapin

Elle voulait celui-là. Nous l'avons pris. Pour elle c'est le "plus beau du monde". C'est en tout cas le plus gros que nous n'ayons jamais acheté, du coup il reçoit toutes les décorations rangées dans les boites métalliques de Panetone vénitien. Sous l'oeil de l'affiche de l'exposition Vienne du Centre Pompidou, avec le visage de Gustav Mahler. Elle s'inquiète : "Pourquoi tu as demandé un pied ? Maintenant qu'il a un pied, le sapin ne risque pas de partir si on est pas là ?"

samedi 28 novembre 2009

Fatigue et clavecin léger comme la brise

Je vous ai lu à tous les trois une histoire courte, lentement, doucement, puis chacun de vous s'est glissé sous la couette, avec ses doudous respectifs. En plus de Daisy, tu as demandé la petite poupée que l'hôpital t'a offert, l'autre jour, après ton opération, et tu t'es mis sous ta couverture Nounours avec un grand sourire. A 20 h, toute la maison dormait.

Ta maman dormait déja, elle a dormi une partie de la journée. Nous sommes moulus par cette inquiétude sourde qui nous broie comme une meule de pierre, silencieusement, à notre insu. Ce matin, la balance indiquait que tu aurais perdu deux kilogrammes. Elle n'est pas précise comme celle que nous avions loué pendant tes mois de chimiothérapie, mais ce constat, même peu fiable, nous a glacé : 15 % de ton poids.

Ballon

Tu avais mal sur le côté du poumon, là où on t'a opéré. Deux pipettes de Doliprane ont suffit. Tous tes pansements sont partis, il faut que je trouve du Remove pour enlever les traces de colle qui restent. Tu as dessiné, colorié pendant la matinée avec ta soeur. Pas de sortie, comme les jours précédents. J'ai travaillé en ligne toute la journée, en m'arrêtant pour tailler un crayon, imprimer des feuilles à colorier, etc. Quelques heures plus tard, pourtant tu sautais, pendant quelques minutes, en jouant avec ce ballon, sous l'oeil de Gustav Malher, au son de ce Fandango de 1735, si léger, si doré, joué au clavecin par Andreas Staier. Puis la nuit a commencé à tomber, je ne dors pas beaucoup, alors je vais continuer à réécouter, au casque dans le noir, les cantates de Bach, son génie m'illumine, m'allège, comme ton dernier sourire ce soir.

Ballon 2

vendredi 27 novembre 2009

Clowns et magie / Clown

Clowns et magie

A la veille d'un long week-end un peu inquiétant, sans rien de nouveau, en espérant que tes douleurs ne reviendront pas. Lundi matin, j'irai hors de Paris, discuter de ton cas avec un spécialiste pour tenter d'y voir plus clair.

Avant ton opération, tu as rencontré un clown magicien dans une salle de l'hopital. Quoiqu'il arrive, tu resteras une petite fille magique et gracieuse, comme tous les petits enfants de ton age.

Clowns et magie 2

Clowns et magie 3

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