San Michele

Ile-cimetière de San Michele, Venise/Venezia 7 novembre/Nov 7, 2009 où reposent Igor Stravinsky et sa femme Vera, ou encore Ezra Pound. Au premier plan, une mouette rieuse (Larus Ribundus en terme scientifique, celle de Gaston Lagaffe pour ceux qui ont lu le journal Spirou quand ils étaient petits).

Dans la cuisine aujourd'hui, j'ai vu ta maman de dos, ses épaules bougeaient, elle ne riait pas, non c'était autre chose, quelque chose que nous évitons. Elle hoquetait silencieusement. J'ai compris que son angoisse était beaucoup plus forte que je ne l'imaginais. Que ton départ était devant ses yeux, jour et nuit, bien que le zéro douleur, et l'absence de signes physiques extérieurs nous permettent d'espérer encore des jours de cessez-le-feu, dans cette drôle de guerre, derrière cette ligne Maginot qui ne nous protège de rien. J'ai compris pourquoi elle va au bureau si tôt le matin, et rentre si tard le soir. Pourquoi elle a choisi de retravailler en septembre dernier, après avoir arrêté lorsque ta maladie s'est déclenchée il y a des années. Tous les parents doivent en passer par là, à un moment. Celui où cette terrible possibilité s'impose, de manière aveuglante.

Ceci alors que j'étais en train de me détendre, pour la première fois depuis plus d'un mois, avec l'impression que nous allions passer un bon week-end. Aussitôt, j'ai senti que mes pneus se dégonflaient. Même plus : fièvre quelques heures plus tard, mal partout. Fortes douleurs dans les jambes et la tête, celles de mon accident de parachutisme militaire qui me vaut une carte d'invalidité à vie. Du coup anti-douleurs à répétition. Je me croyais plus fort j'avais tort. Il vaut mieux y penser et passer à autre chose, plutôt que d'essayer de ne jamais y penser de manière concrète et précise. La première fois, il y a très bientôt 5 ans, nous tentions d'échapper au pire. Plusieurs tumeurs dont une qui poussait ton oeil de manière spectaculaire. Nous n'avions qu'à espérer du mieux. Même quand tu as été dans le coma etc.. Cette fois les examens, l'opération, disent le contraire, nous allons dans l'autre sens, nous sommes sur le chemin inverse.

L'image lumineuse du visage serein de cet adolescent blond comme un prince, un membre de ma famille, s'impose devant moi. Je l'ai regardé pour la dernière fois, seul, il y a des années, avant de fermer son cercueil. Je m'entends lire (en chaire ?) d'une voix forte qui résonnait sous les voûtes la courte oraison que j'avais écrit en citant la règle de saint Benoit. Cela ne changera rien, mais je dois me renseigner sur tout ce qu'il faut faire si cela arrive. Tout préparer pour éviter tout imprévu aussi inélégant qu'inutile. J'imagine le cauchemar des parents qui perdent brutalement un enfant dans un accident de voiture, ou dans un autre souci, par surprise, sans aucun avertissement. Je bénis le ciel (dont je n'attends rien de plus, la vie est déjà un tel cadeau, mais j'aime cette tradition millénaire dans laquelle j'ai été élevé) qui nous accorde cette grâce, ce temps suspendu. Nous essaierons d'en profiter pour être plus dignes, si nous devons t'accompagner, demain ou plus tard, dans la lumière brûlante de ce cercle de feu, après avoir mis genou à terre aujourd'hui, nous serons debout, dignes de ces années supplémentaires qui nous ont été offertes, en saluant la mémoire de ceux qui, comme ton petit voisin de chambre, n'ont pas eu cette chance.

Musique du film El Nave Va (Federico Fellini, 1983) le paquebot qui emporte les cendres d'une célèbre cantatrice.